Le 28 novembre 2025, à Arles, s’est tenu un « procès du sel », organisé dans le cadre d’un programme de recherche-action consacré aux enjeux environnementaux locaux en Camargue. L’événement a réuni plusieurs centaines de personnes venues assister au spectacle donné par des comédien.nes et des acteur.ices du territoire.
Du procès du sel au procès de la salinisation
Les débats ont rapidement conduit à préciser l’objet véritable du procès. Il ne s’agissait pas, à proprement parler, de juger le sel, mais bien davantage le processus de salinisation que connaît la Camargue et ses conséquences sur le territoire. La salinisation constitue en effet un enjeu environnemental et socio-économique majeur pour la région. Elle affecte une biodiversité particulièrement riche, mais également les activités et les moyens de subsistance qui structurent les relations entre les populations et le territoire, notamment l’agriculture et la pêche. L’audition de seize témoins, intervenant dans leurs propres rôles, a permis de faire apparaître la pluralité des facteurs à l’origine de ce phénomène et de ses conséquences. Agriculteurs, pêcheurs, représentants des structures de gestion de l’eau, exploitants de sel, représentants du Conservatoire du littoral et du Parc naturel régional, scientifiques et autres acteurs du territoire ont successivement témoigné de leurs expériences et de leurs pratiques.
Les débats ont notamment mis en évidence l’importance des changements climatiques dans l’aggravation du processus de salinisation. L’élévation du niveau de la mer ainsi que la récurrence des épisodes de sécheresse contribuent à accentuer les phénomènes d’intrusion saline et à modifier les équilibres écologiques du territoire. Mais les témoignages ont également permis de déplacer l’analyse vers la gouvernance de l’eau et de l’environnement. La salinisation ne constitue pas uniquement un phénomène physique auquel il conviendrait de s’adapter : elle révèle également les difficultés institutionnelles à organiser cette adaptation. La pluralité des acteurs compétents, des mandats, des procédures et des temporalités budgétaires peut en effet faire obstacle à une gestion suffisamment coordonnée et évolutive de l’eau et des milieux. Cette difficulté tient notamment au décalage entre les temporalités institutionnelles et celles de la nature. Les dispositifs administratifs et politiques reposent sur des calendriers, des périmètres de compétence et des procédures déterminés, alors que les dynamiques environnementales se déploient selon d’autres temporalités et à d’autres échelles. Le procès a ainsi permis de faire apparaître, derrière la question de la salinisation, un enjeu plus large relatif à la capacité des modes de gouvernance existants à intégrer les « temps de la nature ».
Une pluralité de voix, sans véritable logique contentieuse
Le recours à la forme du procès ne signifiait toutefois pas la reproduction à l’identique d’une procédure juridictionnelle. Le dispositif ne reposait pas sur une logique contradictoire ou confrontationnelle. Les témoins se succédaient principalement pour exposer leur propre expérience de la salinisation et ses effets sur leurs activités, leurs pratiques et leur rapport au territoire, sans être directement conduits à répondre aux témoignages précédents. Les « avocats », incarnés par des acteurs, jouaient un rôle essentiel dans la structuration de cette parole. Ils permettaient de relancer les échanges, de mettre en relation les différents témoignages et de construire progressivement un récit autour des causes et des conséquences de la salinisation.
La composition du panel des témoins soulève néanmoins certaines limites. La jeunesse, les femmes ou encore les populations locales (pour reprendre les groupes d’intérêt représentés dans le cadre de la Convention sur la diversité biologique) n’étaient pas représentés, ne participant pas directement à une activité économique liée au territoire ou à sa protection environnementale. Or, l’intégration de ces voix aurait pu enrichir le débat sur les transformations futures de la Camargue et sur les différentes manières d’envisager collectivement son devenir.
Les « interprètes de la nature » : représenter sans prétendre parler au nom du vivant
L’un des éléments les plus singuliers du dispositif résidait dans la présence d’« interprètes de la nature ». Leur rôle consistait à introduire dans le procès une forme de représentation du vivant en donnant une voix aux entités non humaines. Les interventions prenaient des formes artistiques — poésie, musique ou performance — qui assumaient le caractère nécessairement imparfait de cette médiation. En ce sens, les « interprètes de la nature » s’apparentaient à des médiateurs artistiques permettant d’introduire dans l’espace du procès des dimensions sensibles et culturelles du rapport au vivant. Cette dimension culturelle était d’ailleurs particulièrement visible dès l’ouverture de l’événement avec un concert de musique traditionnelle comprenant des chants et des poèmes en provençal consacrés à la nature. Le territoire n’était donc pas appréhendé uniquement comme un espace écologique à gérer ou comme un objet de politiques environnementales, mais également comme un espace culturel, vécu et investi de significations.
Une autre manière de juridiciser le rapport au vivant
Malgré son caractère localisé et expérimental, le « procès du sel » présente un intérêt plus général pour l’analyse des transformations contemporaines du rapport entre droit et environnement. Il illustre d’abord la capacité des formes juridiques à circuler au-delà de l’espace strictement institutionnel. Le procès constitue une forme particulièrement lisible pour le public : il permet de distribuer des rôles, d’organiser des prises de parole, de confronter des arguments et de construire un récit autour d’un problème donné. Sa mise en scène peut ainsi contribuer à rendre intelligibles des enjeux environnementaux complexes et à élargir leur discussion au-delà des seuls cercles scientifiques, administratifs ou juridiques.
Cette utilisation du procès invite également à élargir la conception de la juridicisation du rapport au vivant. Celle-ci ne se réduit pas à l’adoption de normes nouvelles, à la création de droits subjectifs au profit de la nature ou encore à l’apparition de mécanismes de représentation juridique des entités non humaines. Le droit peut également être mobilisé comme langage, comme répertoire symbolique et comme dispositif de mise en débat.
(article fondé sur les travaux issus de ma thèse de doctorat).

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