Ces derniers temps, j’entraîne mon esprit à la prospective, c’est-à-dire l’art d’imaginer des scénarios futurs possibles (et impossibles) sur la base des données disponibles. C’est ainsi que j’ai lu Le Cantique de l’apocalypse joyeuse, trouvé par hasard dans une librairie de livres d’occasion.
Roman d’anticipation, roman picaresque, conte philosophique, selon les sources… bref, un roman de l’auteur finlandais Arto Paasilinna qui décrit la vie d’une petite communauté au nord de la Finlande, au bord du lac Ukonjärvi, pendant que le monde entier est en déliquescence : crises économiques, épuisement des ressources, troisième guerre mondiale… Un roman publié en 1992, dont l’intrigue commence dans les années 90 pour s’achever en 2023.
Mon objectif en ouvrant ce livre était de repérer des signaux faibles. En prospective, ce sont des petits événements ou des pratiques nouvelles, souvent observés « à la marge » ou perçus comme anecdotiques, qui peuvent être les précurseurs de grands changements ou de futures tendances. Pour les identifier, on peut éplucher des études tendancielles, interroger des personnes détectrices précoces de futurs possibles… ou faire de la recherche documentaire dans les romans et autres formes de littérature.
Traverser un monde fini
Au fil du roman, Paasilinna décrit un monde « fini » où l’épuisement total des ressources bouleverse radicalement les modes de vie. Faute de carburant, les gens ne peuvent plus se chauffer ni se déplacer tandis que la production et le transport de marchandises s’effondrent. À cela s’ajoutent des crises économiques et des conflits internationaux.
« C’est à peine si un ingénieur de la classe moyenne pouvait se rendre une fois par an en famille chez sa grand-mère récolter des pommes de terre »
L’auteur décrit également des situations absurdes de prime abord : des mégapoles comme Saint-Pétersbourg et New-York sont rayées de la carte ou déplacées parce qu’elles étouffent littéralement sous leurs propres déchets. Une idée finalement pas si folle quand on sait qu’il existe aujourd’hui de véritables « villes-décharges » ou des économies qui gravitent autour de la gestion des déchets.
Le monde subit aussi des migrations massives. Ukonjärvi voit passer un groupe de 40 000 femmes venues d’Asie, décrites comme fatiguées de voir les hommes causer des guerres et détruire la planète.
Ce qui est intéressant, c’est que la communauté d’Ukonjärvi ne s’est pas créée en « réponse » à cet effondrement. À l’origine, elle naît pour une tout autre raison : un petit-fils a construit une église en bois en pleine forêt pour honorer la dernière volonté de son grand-père, un vieux communiste brûleur d’église. Le village se développe autour de ce chantier absurde. La communauté va traverser les crises mondiales de manière indirecte, la majorité des évènements glissant sur elle.
Un scénario de rupture ou une alternative résiliente ne naît pas forcément d’une planification de crise consciente et globale. Elle peut émerger à la marge, portée par des dynamiques locales totalement déconnectées des enjeux, notamment écologiques, globaux.
Une nature qui se régénère
La nature occupe une place centrale dans le livre, d’abord parce que l’action se déroule dans le cadre sauvage du nord de la Finlande, mais aussi parce qu’on est frappé.es par sa capacité à se régénérer. Alors que la famine ronge le reste du monde, la nature offre à Ukonjärvi des ressources en si grande abondance au fil des ans que le village prospère et paye d’ailleurs ses impôts en nature (en poisson ou en viande).
Ce miracle n’est pas le résultat d’un rapport mystique ou militant à l’environnement mais plutôt de l’effondrement de la pression humaine. Il n’y a plus de transports, plus de tourisme, plus d’engins lourds pour l’agriculture intensive ni de chalutiers pour râcler les fonds des mers et des lacs. Les routes deviennent inutiles et la connectivité écologique reprend ses droits. La difficulté des conditions de vie impacte négativement la démographie et la population humaine baisse. À Ukonjärvi, on s’en accomode dès le départ grâce à des techniques d’agroécologie, un retour à certains savoirs oubliés et à pratiques paysannes.
« Les terres de la coopérative étaient fertiles et ses forêts n’étaient pas mitées de coupes rases »
La résilience écologique de demain ne passera pas forcément par la réglementation ou l’ingénierie de la réparation de la nature, mais peut-être une baisse radicale (et involontaire) de la pression anthropique, libérant le potentiel de régénération spontanée des écosystèmes.
Un système juridique simple, mais efficace
Le roman dépeint la déliquescence de l’État et d’une bureaucratie européenne qui, bien que devenue totalement caricaturale et déconnectée, s’obstine à se maintenir. On assiste à un effacement total de l’échelon national au profit des normes et de la gouvernance européennes. Face à cela, les collectivités font comme elles peuvent pour subvenir aux besoins de leurs administrés. Ukonjärvi s’en tire haut la main en développant sa propre armée privée et l’autosuffisance alimentaire.
« On régla le problème en inscrivant le plantigrade sur le manifeste de douane en tant qu’artiste, en déplacement à titre d’ours de cirque »
Mais alors, comment cela tient-il sur le plan de la gouvernance ? Le système y est simple : une participation directe est assurée via une grande assemblée de la communauté réunie chaque année, doublée d’un système de représentation pour les différents hameaux qui assure les affaires courantes. Ce système fonctionnel est certainement favorisé par la taille de la communauté, passée progressivement de quelques dizaines à quelques milliers en presque trente ans. On note tout de même que le fondateur du village jouit d’une autorité naturelle qui n’est jamais disputée. C’est peut-être dû à son statut de pionnier, mais le texte le décrit surtout comme un « bon » gouvernant : quelqu’un qui interroge l’éthique, qui consulte, qui délègue, qui assume les décisions difficiles et qui recherche sincèrement le bien commun.
Qu’en est-il du droit ? Il est presque absent à l’intérieur de la communauté. En revanche, à l’extérieur, le droit européen et national est omniprésent, lourd et oppressant. Qu’il s’agisse des permis de construire, des plans d’aménagement ou des impôts, l’administration est dépeinte comme une machine absurde dont la communauté choisit de se défaire, non sans risques.
À l’intérieur d’Ukonjärvi, le système semble harmonieux et les conflits majeurs sont rares. Pourquoi ? Parce que leur modèle est basé sur le bon sens. En l’occurrence, un « bon sens paysan ». C’est ce bon sens qui fait presque disparaître le droit formel et qui, en même temps, en devient le fondement invisible. On touche ici à une forme de droit naturel : une évidence, une règle non écrite que l’on finit quand même par inscrire tout en haut de la hiérarchie des normes.
« On adopta à titre de loi constitutionnelle privée de la commune d’Ukonjärvi, primant sur la législation finlandaise et européenne, un ensemble assez souple de dispositions fondées sur le bon sens paysan ».
Le « bon sens paysan » comme principe fondateur du droit et imposant une gestion communautaire des ressources et des communs… Voilà un concept qui pourrait se développer.
